Quand Prosper enlève sa belle
Vous le savez bien , maintenant , que nous aimons rire , ça fait tant de bien . Nous vous avons raconté récemment l'histoire (vraie) de Jules et de ses dames  , voici encore une histoire absolument authentique : celle de Prosper .
Elle se passe en Bresse , région qui nous est chère , pas loin du village du Mimi-d'la Lison dont vous avez sans doute suivi les hilarantes funérailles .
Dans le petit village de St Julien de X...., les jeunes gens étaient assez nombreux , certaines familles comportant 5 , 6 enfants , et parfois bien plus . Les fêtes locales étaient donc attendues et fréquentées assidûment : les gars cherchaient une "promise" qui deviendrait épouse et mère et reprendrait avec eux la ferme familiale , un jour . Les filles choisissaient en secret celui dont elles porteraient l'alliance pour fonder une nouvelle famille .
Prosper était un de ces "gars" . Sa famille n'était pas riche , mais respectée . Lui , était un beau garçon , aux yeux bleu clair de beaucoup de Bressans , gai et courageux aux champs comme à l'étable .
On était " entre les deux guerres" ( mais à l'époque , on ne le savait pas , naturellement ) . Certains n'étaient pas rentrés , d'autres étaient rentrés , mais , dans quel état . C'étaient donc les "jeunes gens" , ceux qui étaient nés autour de 1910 et donc trop jeunes pour partir au front , qui faisaient parler d'eux et "prenaient la relève". Les moeurs se libéraient un tout petit peu et des rêves emplissaient les coeurs et  les esprits .
Se voir n'était pas très facile : les travaux des champs les retenaient tous les deux de longues heures et les filles ne couraient pas les chemins toutes seules . Mais quand même ...il y eut quelques rendez-vous et Prosper ( négligeant la petite chanson Bressane qui disait " ...et ma belle je l'aurai bien un jour : comme je ne la lui ai pas demandée , son père ne me l'a point refusée..." ) fit présenter sa demande , comme celà se faisait souvent , par la Tante Cile ( Cécile ) . Hélas , la réponse fut négative : Prosper n'était pas un assez beau parti .
Catastrophe .
Pour lui et pour elle d'ailleurs car elle s'était prise au jeu et se voyait déjà mariée et "établie" . Elle n'avait pas l'habitude qu'on lui refuse grand'chose , cette "princesse avec ses grands airs " comme disaient ses soeurs
Au bal , comme à la messe , Prosper fut ébloui par l'une des 5 filles du fermier d'un hameau voisin . Bientôt , il ne vit plus qu'elle ; elle le fascinait ; il en rêvait ....il était tombé amoureux .
La belle en question , il faut le reconnaître , était une vraie beauté ( on dit que les filles de cette région sont particulièrement belles ) . La "Belle Rosine " , puisque Rosine il y a , était peut être belle...mais elle le savait un peu trop et faisait enrager ses 4 soeurs et  ses 3 frères "en se donnant des airs " . Son père et sa mère ne s'y opposaient d'ailleurs pas , persuadés qu'ils étaient qu'elle allait forcément faire "un beau mariage" grâce à ce physique éblouissant .
Rosine avait naturellement remarqué le manège de Prosper , vous pensez !....et celà ne lui déplaisait pas . Elle jouait avec coquetterie du coeur innocent de ce gentil garçon ....qui s'enflamma de plus en plus .
C'est donc sans le moindre scrupule , en enfant gâtée , qu'elle décida de forcer les choses : il lui plaisait bien , à elle , ce gentil Prosper...tout à fait ce qu'il fallait pour le mener par le bout du nez toute sa vie durant .
Elle feignit donc , devant lui , l'amour désespéré . Lui , gros bêta , ne voyait pas de solution et tomba donc dans le piège tendu par la perfide  :  - Si tu m'aimes , enlève-moi !...ils seront bien obligés de nous marier ." Et allez donc ! Les convenances ? Pffffffffffff....l'opinion des parents , du maire et du curé ? Re-Pffffffff ! Et l'idée prit corps . Elle sut adroitement suggèrer à Prosper tout un plan de bataille : il viendrait de nuit , monterait jusqu'à sa fenêtre et l'aiderait à descendre et à se hisser sur la petite carriole à foin qui était sous l'auvent et que tirerait l'un des chevaux de son père . Rien que çà !....
A l'heure dite  ( ou à peu près , car on n'avait pas de montre si jeune à cette époque ) Prosper se mit en chemin pour faire les quelques kilomètres le séparant de la ferme de sa belle . Il se mit à tonner puis l'orage se déchaîna . Un déluge le trempa jusqu'aux os , le tonnerre était assourdissant et le vent cassait des branchages .
Prosper trouva tout de même l'échelle qu'il devait appuyer sous la chambre de Rosine et grimpa . Pas de bougie à la fenêtre , et pour cause , les volets étaient clos .
Par contre , en passant il avait vu des ombres dans "la pièce d'en-bas" , celle où l'on se tenait le plus souvent : c'étaient ceux que l'orage tenait éveillés qui récitaient en tremblant le chapelet , à genoux sur le carreau .
il frappa quand même au volet .
- Viens vite , c'est moi , Prosper !  C'est moi , viens ! ""
Et , stupeur , la fenêtre s'ouvrit et une petite silhouette encapuchonnée apparut , qu'il souleva sans effort et guida le long de l'échelle .
Qu'est-ce qui faisait le plus de bruit ?...le tonnerre ou le coeur de Prosper ? Tout tremblant il serra la petite main dans la sienne et ils coururent sous l'auvent . Les bêtes étaient inquiètes à cause de l'orage qui ne cessait toujours pas . Ils ne prirent pas la peine d'atteler la carriole et sellèrent seulement un cheval qui les emmena bride abattue ....vers leur nouveau destin (  la belle n'avait aucun baluchon , d'ailleurs , ce qui facilita les choses ) .
Improvisant quelque peu devant ce déchaînement inattendu de Dame Nature ( ou bien un sévère avertissement du Ciel , outragé par leur conduite ? ) ils n'allèrent pas très loin : une grange isolée leur offrit son abri ... et ils s'abandonnèrent à leur tendre passion .
L'orage ne finit qu'au petit matin et ils finirent par s'endormir , bien au chaud sur la paille , dans les bras l'un de l'autre .
Des vociférations et un piaillement suraïgu les réveillèrent . - Ils sont là !" ...et ils virent le père de Rosine , écumant de rage ...et Rosine elle-même , en proie à une magnifique crise de nerfs  .
En quelques instants , à la clarté du soleil levant , Prosper réalisa que c'était Angèle , une soeur cadette de Rosine qu'il avait enlevée ...et "compromise" comme on disait alors ...mais , ayant goûté à la vraie douceur et à la vraie tendresse ...il ne dit pas un mot de sa méprise ....ce qui mortifia Rosine au plus au point .
La noce fut faite au plus vite  , on s'en doute , mais elle fut joyeuse .
Angèle confessa à son jeune mari que depuis bien longtemps elle ne rêvait que de lui , lui qui n'avait d'yeux que pour Rosine . Comme elle n'avait pas peur de l'orage ( elle l'avait amplement démontré au cours de leur fuite ) elle était restée dans la chambre qu'elle partageait avec ses soeurs et avait entendu l'appel de Prosper . Se doutant un peu qu'il venait plutôt pour Rosine , elle ne s'était pas posé plus de questions qu'il n'en fallait ...et avait décidé de se laisser enlever...comme dans le plus merveilleux des rêves .
Conquis et séduit , Prosper devint vraiment très amoureux de sa petite épouse et ils s'aimèrent toute leur vie . Rosine , elle , elle a épousé un notaire de la ville , mais n'a plus guère reparu à la ferme.

INDEX  des pages 151 à 270

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