Page précédente

Page suivante

INDEX                       Tout sur nous ?

Ecrivez-nous : unmomentdecalme@aol.com

* dire "Merci" à sainte Rita

* autre Ex Voto de remerciement

L'âge ne fait rien à l'affaire :  il y a des vieux de 35 ans , et des "seniors" capables d'aimer plein de choses et de gens . Ce sont souvent ceux-là qui font la Page Tendresse ! ( un petit mail de 2 ou 3 lignes , pas plus ).

 

La Mémé va-t-en-ville
    ( c'est son petit côté va-t-en-guerre )
Comme a dit "notre bon Docteur" , ce serait tout-de-même domma-ge de perdre à tout jamais ce souvenir-là .
C'est un fait véridique , arrivé il y a... plus de 50 ans , donc il y a prescription et nous allons vous le raconter d'un coeur léger .
Il s'agit de Fonsine , que vous connaissez déjà bien ( notam-ment dans l'épopée du Coq-à-Pacaud .
, mais pour ses petits et arrière-petits-enfants elle était - et restera - " la Mémé " .)
Ce n'était pas souvent qu'elle prenait telle décision . pensez un peu : elle allait devoir aller "en Préfecture" , comme on allait "en mairie" ...sauf qu'en mairie on connaissait tout-le-monde : le maire , c'était un neveu ( par alliance ) et la secrétaire , la soeur d'une filleule . Pas besoin de montrer patte blanche , pas besoin de tonnes de papiers estampillés , tout se passait en famille , pour le plus grand bien de tous .
Cette fois , c'était autre chose . Monsieur le Maire lui-même , très officiellement , avait dû s'avouer incapable de résoudre le problème de la Mémé . Il en était particulièrement navré car , veuve de guerre , élevant seule ses enfants avec courage et dignité , elle bénéficiait de l'estime de tous . Mais , le règlement , c'est le règlement .
Il avait même envoyé une lettre "en Préfecture" , sans solution non plus .

- Il vous faudrait aller vous-même en Préfecture , je ne vois que çà ." émit sans conviction le Maire déjà résigné devant la difficulté de la tâche . Pensez donc , plus de 50 kilomètres et pas de train à proximité , pas non plus de car
( on ne disait pas encore "bus" à l'époque ... mais on ne disait quand même plus diligence  ! )
L'entreprise semblait vraiment impossible .
- Ah bon ? J'vas pt'ête ben y penser " répondit la Mémé .

 

 

En fait , elle avait dit çà un peu ...sans y penser , justement , habituée qu'elle était à faire front aux nombreuses difficultés qui émaillaient sa vie depuis cette abominable Grande Guerre qui avait fauché son mari , comme tant d'autres .
Elle en avait fait , des choses , qu'elle n'aurait jamais pensé savoir faire !.... mais il fallait bien continuer à vivre et à élever la famille , alors , on faisait ....
Mais , cette nouvelle difficulté-là ...

Le Docteur , mis au courant par Mr le Maire ( ils étaient  tous les deux , avec Mr le Curé  et l'Instituteur , les 4 "notables" du pays et s'y dévouaient corps et âme chacun à sa manière , passant allègrement par-dessus leurs convictions philosophiques ou politiques personnelles )  fut le plus concret : - je peux vous porter - c'est ainsi que l'on disait - dans ma voiture jusqu'à Saint-Jean , et de là vous irez avec Benoit le charretier jusqu'à Saint-Julien d'où le car vous mènera jusqu'à la préfecture ".
C'était une épopée , mais en partant de bien bonne heure , on avait des chances que ça marche .
- Vous reviendrez à Saint-Julien par le car de 6 heures ce soir et je demanderai au fils de la Raymonde de vous ramener ici dans sa charrette à cheval ."
le Docteur était un organisateur-né .

Quelques jours plus tard , le temps de coordonner les choses pour le mieux , Mémé s'embarqua avec le Docteur . Elle avait mis la petite coiffe blanche des veuves , bien amidonnée , et son vieux châle noir cachant presque sa vieille jupe noire ( on était en deuil pendant des années alors ) .
Dans son sac il y avait 2 pommes de son jardin , les petits compri-més de trinitrine pour son angine de poitrine dans un petit étui en métal , et les quelques sous du voyage en car .
Avant de la quitter devant l'attelage de Benoit , le Docteur lui tendit une lettre :- En arrivant en ville , allez à cette adresse , c'est celle d'un confrère auquel je demande de vous faire accompagner jusqu'au bon bureau de la Préfecture , comme celà vous ne vous perdrez pas ." ... çà , c'était un précieux viatique , Mémé se sentait rassurée .
Effectivement , tout alla bien . Elle put prendre le car de Saint-Julien sans problème.

C'est en arrivant en ville que les choses se gâtèrent . Elle profita d'un arrêt dans les faubourgs pour dire au conducteur du car qu'elle voulait aller chez le Dr X... rue du Pont .
- Moi je ne sais pas , vous descen-drez à la gare , comme tout -le-monde !"
répondit-il .

Erreur fatale . Mémé ne l'entendit pas de cette oreille : - Non , moi je veux aller rue du Pont ! j'ai une lettre du Docteur ."
L'argument parut insuffisant à ce chauffeur téméraire .


 

Habituée à ne pas lâcher prise , Mémé commença à grommeler , de plus en plus fort .
Le car se vidait progressivement des passagers arrivés à destination ... ce qui inspira Mémé : c'est à très haute voix qu'elle se mit à se plaindre , utilisant même à dessein quelques mots de patois de son village pour suggèrer qu'elle n'était qu'une pauvre petite mémé expatriée à la ville et en risque de perdition totale .
Le chauffeur ne semblait pas comprendre le patois de Mémé . Elle en profita donc ( Oh ! ) .
Avec un débit de mitraillette elle inonda le conducteur d'un discours véhément d'où il émergeait , toutes les 2 ou 3 phrases , le nom d'une certaine "Cile" . Il ne restait dans le car qu'un vieux monsieur qui , lui , comprenait à peu près le patois de Mémé ; il se fit l'interprète de celle-ci quand il eut compris de quoi il retournait .
- Mon gars , c'est ben pas beau , c'que t' fais-là ! Et ta famille ne sera pas fière de toi ! Qu'est-ce que ça te coûte de la porter rue du Pont ?"

      
          
Il descendit du car , outré . Mémé continua son antienne , au point que , lassé , le chauffeur remit en route et fit le détour jusqu'à la rue du Pont . Avant de descendre , Mémé , bien élevée , le remercia non sans lui annoncer que "Cile" serait , dès son retour , mise au courant "de tout" ...ce qui sembla le désorienter au plus haut point .
Passons sur le reste du voyage de Mémé ; tout se passa bien et son problème fut résolu , contre toute attente .
Mémé était donc d'humeur joyeuse en retrouvant , à la descente du car , le fils de la Raymonde , celui qui avait accepté de la ramener à la maison . Elle lui raconta ses démêlés avec le conducteur du car , insistant bien sur le fait que dès le lendemain elle irait dire à "Cile" ce qu'elle pensait de son neveu .
- Quel neveu ? demanda Benoit .
- Celui qui conduit le car , tiens donc ! " explosa la Mémé .
- Mais ça ne peut pas être lui , maintenant le neveu de la tante Cécile
( "Cile" ) il est à Dijon , dans une usine !"
 
Décontenancée une minute par sa méprise , la Mémé reprit vite ses esprits et conclut d'une manière définitive : - Oh , ça fait ben rien , il a bien compris que j'étais de la famille de Cile , ce chauffeur , alors il n'avait pas à faire toutes ces histoires ! " . La Mémé avait sa logique personnelle , dans la vie .... mais ça lui réussissait parfois assez bien.





 

 

©